L’image est bien ancrée : un inconnu verse du GHB dans un verre et, quelques minutes plus tard, la victime est sans défense. La réalité est différente. Les données de l’Agence française du médicament (ANSM) et les analyses des médecins légistes suisses montrent que, lors d’agressions facilitées par des substances, ce sont le plus souvent des médicaments sédatifs, de la MDMA ou tout simplement de l’alcool qui sont en cause. Le GHB est l’exception.

Cet article présente les substances réellement utilisées, les personnes touchées, les raisons pour lesquelles la fenêtre de détection est si courte et ce qu’un test rapide peut apporter. Les notions de base sur les effets, les symptômes et le droit figurent dans notre article Abus de personnes avec des gouttes K.-O..

La plus grande enquête d’Europe : 1 377 cas suspects en un an

Depuis 2003, la France recense systématiquement tous les cas suspects dans lesquels des substances psychoactives ont été administrées à une personne à son insu ou sous la menace. L’enquête « Soumission chimique » est menée par le réseau d’addictovigilance CEIP-A pour le compte de l’ANSM, en collaboration avec la médecine légale, les laboratoires de toxicologie, les urgences, les centres antipoison et la police. Le rapport portant sur l’année 2024 a été publié en juillet 2026.

En 2024, 1 377 signalements ont été enregistrés, soit 30 % de plus que l’année précédente. L’ANSM attribue cette hausse à trois événements : la mission gouvernementale sur la soumission chimique, le procès des viols de Mazan et la création d’un centre de référence national. L’augmentation montre donc surtout que davantage de victimes parlent et que les professionnels sont plus attentifs.

Les signalements sont classés en trois groupes :

  • 140 soumissions chimiques vraisemblables (10 %) : agression documentée, substance étrangère identifiée en laboratoire, symptômes et chronologie compatibles avec la substance.
  • 905 soumissions chimiques possibles (66 %) : au moins un des trois critères manque, souvent parce que le prélèvement a été effectué trop tard.
  • 332 cas de « vulnérabilité chimique » (24 %) : la personne a consommé volontairement de l’alcool ou des drogues et a été agressée dans cet état.

Qui est touché et où cela se produit

Dans les 140 cas vraisemblables, 85,7 % des victimes sont des femmes. L’âge va de 1 à 69 ans, avec une médiane de 24 ans. 36 victimes étaient mineures, dont 24 avaient moins de 15 ans. Chez ces enfants, l’agresseur était un proche dans 13 cas sur 15.

Dans 62,9 % des cas, il s’agissait d’agressions sexuelles, suivies des violences physiques (18 cas), des maltraitances chimiques, surtout envers des enfants (16 cas), et des vols (10 cas). La substance a été administrée majoritairement dans un cadre privé (53,6 %) et les auteurs étaient le plus souvent connus des victimes (75,7 %). 96,4 % des auteurs sont des hommes. Chez les adultes, la boisson alcoolisée était le vecteur le plus fréquent (44,8 %), devant les boissons non alcoolisées, les aliments et les joints. Dans 15 cas, la substance a été administrée directement, par la force ou par la ruse.

Deux constats sont importants pour les victimes et leurs proches : seule une victime sur cinq présentait des traces de violence physique, mais près de deux sur trois rapportaient une amnésie. Un « trou noir » après une soirée doit être pris au sérieux, même sans trace corporelle.

Les substances réellement utilisées

Dans les cas vraisemblables, 59,6 % des substances identifiées provenaient de l’armoire à pharmacie, c’est-à-dire des médicaments à effet sédatif. 40,4 % étaient des drogues illégales ou de l’alcool, une proportion qui reste élevée (2023 : 33 %, 2022 : 43 %).

Groupe de substances Représentants les plus fréquents (mentions 2024)
Benzodiazépines et somnifères apparentés Bromazépam (9), zopiclone (7), nordazépam (6), alprazolam (5), zolpidem (5), lormétazépam (5)
Antihistaminiques Hydroxyzine (8), doxylamine (6), cétirizine (6)
Neuroleptiques Alimémazine (2), loxapine (2)
Opioïdes Tramadol (7), codéine (2)
Autres sédatifs Antidépresseurs (6), antiépileptiques comme la prégabaline (3)
Drogues illégales et alcool MDMA (22), cocaïne (13), kétamine (12), cannabis (11), alcool (9), GHB/GBL (4)

Ce tableau met fin à deux idées reçues. Premièrement, le GHB et le GBL n’ont été identifiés que dans quatre des 140 cas vraisemblables de 2024. Deuxièmement, la substance la plus fréquente est, pour la quatrième année consécutive, la MDMA, c’est-à-dire l’ecstasy, qui modifie la perception et désinhibe plutôt que d’endormir. De nouvelles cathinones de synthèse apparaissent, comme la X-MMC, l’alpha-PHP et la méthylone. L’ANSM qualifie leur usage criminel, avec celui du protoxyde d’azote, de « nouveau défi forensique majeur ».

La prédominance des médicaments s’explique simplement : le bromazépam, la zopiclone, l’hydroxyzine ou le tramadol se trouvent dans de nombreux foyers, ils ont un effet sédatif et provoquent des trous de mémoire. Une personne victime d’une agression dans son entourage proche ne doit donc pas penser uniquement au GHB.

Vulnérabilité chimique : quand l’alcool ouvre la porte

Les 332 cas de vulnérabilité chimique concernent à 91,9 % des femmes. Dans 86,3 % des cas, il y a eu violence sexuelle, le plus souvent en milieu festif (69,7 %). La substance de loin la plus fréquente est l’alcool (71,3 % des mentions), suivi du cannabis (18,7 %) et de la cocaïne (3 %). Le protoxyde d’azote est mentionné pour la première fois.

L’ANSM distingue ici deux profils d’auteurs : ceux qui profitent de la situation par opportunisme et ceux qui encouragent activement la consommation, par exemple par des jeux d’alcool ou en resservant à boire, pour rendre la personne sans défense. L’agence parle de « vulnérabilité proactive » ou de prédation. Pour la prévention, cela signifie qu’une personne qui a bu peut aussi être victime, et que la responsabilité incombe à l’agresseur.

Et en Suisse ?

Il n’existe pas d’enquête nationale comparable en Suisse. Les données disponibles montrent toutefois le même schéma.

Le Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), à Lausanne et Genève, a analysé en 2021 tous les prélèvements de sang et d’urine issus de cas suspects en Suisse romande pour y rechercher du GHB. Résultat : sur 60 cas d’agression présumée ou de black-out, le GHB n’a été détecté qu’une seule fois (1,7 %). L’alcool, en revanche, était présent dans 48 % des échantillons, les cannabinoïdes dans 17 %, les benzodiazépines ou les Z-drugs dans 10 %, les antidépresseurs dans près de 10 %, la cocaïne et les amphétamines dans 6,5 % chacune. Les auteurs concluent que le GHB est « très rarement » utilisé, contrairement à ce que laissent entendre les médias.

Tox Info Suisse recensait par le passé environ 25 cas suspects par an. Dans près de 95 % d’entre eux, seul de l’alcool a été détecté. La police municipale de Zurich a enregistré 35 cas en 2024 ; de 2014 à 2019, elle en avait dénombré 142, dont 63 % de victimes féminines, surtout en lien avec des violences sexuelles, et 37 % de victimes masculines, surtout en lien avec des vols. Les centres de consultation estiment que le nombre de cas non déclarés est élevé, car beaucoup de victimes n’osent pas se manifester par honte.

Sur le plan juridique, le GHB et le GBL sont en Suisse des substances contrôlées inscrites au tableau a de l’ordonnance du DFI sur les tableaux des stupéfiants (OTStup-DFI). Quiconque abuse sexuellement d’une personne incapable de discernement ou de résistance est punissable en vertu de l’art. 191 CP, d’une peine privative de liberté de dix ans au plus. Depuis le 1er juillet 2024, le droit pénal sexuel révisé s’applique en outre avec le principe « Non, c’est non ». Depuis le 1er mai 2026, les victimes et leurs proches peuvent joindre le numéro national d’aide aux victimes 142, 24 heures sur 24, gratuitement et de manière confidentielle, qu’elles portent plainte ou non. Dans le canton de Zurich, des Forensic Nurses (0800 09 09 09) effectuent des prélèvements de preuves même sans plainte immédiate.

Pourquoi la fenêtre de temps décide de la détection

Le GHB est rapidement éliminé par l’organisme. L’Institut de médecine légale de l’Université de Zurich indique une durée maximale de six heures dans le sang et de douze heures dans l’urine. L’OFSP mentionne jusqu’à huit heures dans le sang et douze heures dans l’urine. Une personne qui se réveille le lendemain d’une soirée avec des trous de mémoire ne dispose donc plus que de quelques heures pour le GHB.

Pour les benzodiazépines, le zolpidem ou la MDMA, la fenêtre est plus longue, souvent plusieurs jours dans l’urine. Vous trouverez un aperçu dans notre article sur la période de détection des drogues. Si la fenêtre aiguë est passée, il reste l’analyse capillaire : les substances s’incorporent dans le cheveu en croissance et peuvent être attribuées à une période des semaines, voire des mois plus tard. Le segment de cheveu concerné doit toutefois d’abord sortir du cuir chevelu ; le prélèvement se fait donc au plus tôt quelques semaines après l’événement.

Concrètement, la médecine légale et les services d’aide aux victimes recommandent en cas de soupçon :

  • Se rendre le plus tôt possible aux urgences, dans un institut de médecine légale ou auprès des Forensic Nurses. Le sang et l’urine y sont prélevés et conservés.
  • Ne pas se doucher avant l’examen ; conserver les vêtements portés et les éventuelles preuves dans un sac en papier.
  • Si aucun rendez-vous immédiat n’est possible : recueillir la première urine après le réveil dans un récipient propre, l’étiqueter et la conserver au frais.
  • Appeler l’aide aux victimes au 142. La consultation est gratuite et confidentielle, une plainte peut être déposée plus tard.

Ce que les tests rapides peuvent faire, et ce qu’ils ne peuvent pas

Dans le domaine des gouttes K.-O., les tests rapides ont un rôle clairement limité. Ils ne remplacent ni la sécurisation des preuves par la médecine légale ni l’analyse en laboratoire, mais ils peuvent aider dans deux situations.

Vérifier une boisson : le système de reconnaissance du GHB et le système de reconnaissance du GBL / des gouttes K.-O. indiquent en quelques minutes si un liquide contient du GHB ou du GBL. Les données ci-dessus le montrent toutefois clairement : un test négatif ne signifie pas que la boisson est sûre, car les benzodiazépines, les somnifères ou la MDMA ne sont pas détectés.

Première orientation après les faits : les bandelettes urinaires pour le GHB, les benzodiazépines ou le zolpidem donnent une indication sur la présence d’un groupe de substances dans l’organisme. Elles n’ont pas valeur de preuve pour les autorités ou les tribunaux. Un résultat probant exige une analyse quantitative dans un laboratoire de médecine légale.

Regard en arrière après plusieurs semaines : l’analyse capillaire GHB ou l’analyse capillaire étendue drogues et médicaments, qui couvre plus de 100 substances dont les benzodiazépines, les somnifères et les opioïdes, peut documenter une administration lorsque la fenêtre aiguë a été manquée. L’analyse est réalisée par un laboratoire partenaire accrédité, qui évalue le résultat de manière contraignante. Ce que vaut un tel résultat devant un tribunal est expliqué dans l’article Analyse capillaire devant le tribunal.

Protection : veiller les uns sur les autres reste le plus efficace

L’ANSM tire de ses données une conclusion simple : la « vigilance solidaire », c’est-à-dire veiller les uns sur les autres, est la protection la plus efficace. Dans les cas analysés, des amies qui ne se sont pas éloignées, un personnel de sécurité attentif et le fait de quitter la situation ont permis d’éviter des agressions. S’y ajoutent les règles connues : ne pas laisser son verre sans surveillance, ne pas accepter de boisson ouverte d’un inconnu et demander immédiatement de l’aide en cas de nausées soudaines, de vertiges ou de fatigue inhabituelle. Cela vaut pour les hommes comme pour les femmes, car un tiers des cas zurichois concernait des victimes masculines.

Questions fréquentes

Les gouttes K.-O., c’est toujours du GHB ?

Non. Dans l’enquête française 2024, le GHB a été identifié dans quatre des 140 cas vraisemblables, et dans l’étude romande dans un cas sur 60. Il s’agit le plus souvent de sédatifs et de somnifères, de MDMA ou d’alcool.

Combien de temps les gouttes K.-O. sont-elles détectables ?

Le GHB reste détectable au maximum six à huit heures dans le sang et douze heures dans l’urine. Les benzodiazépines, le zolpidem et la MDMA le sont généralement plusieurs jours dans l’urine. Dans les cheveux, les substances peuvent être attribuées à une période des semaines ou des mois plus tard.

Que faire en cas de soupçon ?

Se rendre immédiatement aux urgences ou en médecine légale, ne pas se doucher, conserver les vêtements, recueillir la première urine et appeler l’aide aux victimes au 142. Une plainte peut aussi être déposée plus tard.

Un test rapide peut-il servir de preuve ?

Non. Les tests rapides donnent une première orientation. Seule l’analyse quantitative d’un laboratoire de médecine légale ou accrédité a valeur de preuve.

Articles connexes : Abus de personnes avec des gouttes K.-O., MDMA et ecstasy : effets, risques et prévention, Période de détection des drogues, Analyse capillaire en Suisse, Polyconsommation : les combinaisons les plus dangereuses.

Sources